jeudi
23 octobre 2025
Le soft power méconnu du Rotary Club
PAR CÉLINE DELBECQUE
DEBORA SPZILMAN
Cet article est issu du n°3877
p.36 Paru le jeudi 23 octobre 2025
A grand renfort de prix littéraires ou de concours
de musique, les quelque 1000 clubs tricolores de l’association née aux
Etats-Unis en 1921 infusent la vie culturelle française.
Il faut une part d’audace, et beaucoup de talent.
Début décembre 2022, Enzo Pheron, à l’époque âgé de 19 ans, s’installe dans une
salle feutrée du musée des Beaux-Arts de Caen pour jouer l’une de ses
compositions au piano devant un public de 250 personnes. Sans aucun diplôme du
conservatoire et sans jamais avoir terminé ses cours de solfège, le jeune homme
fait sensation et gagne dans sa catégorie le premier prix du concours Piano
Création, organisé chaque année depuis 2022 par le Rotary. « Nous avons tous été
impressionnés. C’est exactement le genre de profils que nous recherchons »,
confie Jean-Pierre Pillon, fondateur du concours et membre depuis vingt ans du
Rotary Club. Cet avocat profite de son assise locale pour offrir une visibilité
inestimable à de jeunes pianistes autodidactes.
Un choix dans la plus pure tradition de cette
association créée il y a plus d’un siècle aux Etats-Unis, initialement pour
promouvoir la solidarité entre hommes d’affaires. Enzo Pheron, alias Zoen,
assure que sa participation au concours, en 2022 et en 2024, lui a permis de «
faire tomber toutes [ses] barrières », d’élargir sa communauté sur les réseaux
sociaux, où il compte désormais près de 90 000 abonnés. En 2026, il sortira son
premier EP, où figurera l’un des morceaux présentés à Caen. Un cercle vertueux
permis par le Rotary, symbole parmi d’autres du soft power culturel que
l’association a su imposer partout en France depuis 1921.
A l’image du concours Piano Création, les quelque
1 000 Rotary clubs éparpillés partout sur le territoire rivalisent
d’initiatives culturelles pour promouvoir des artistes, artisans ou auteurs
francophones, profitant de la force de frappe de leur réseau pour faire sortir
leurs poulains de l’anonymat. Le nombre de prix littéraires organisés par les «
rotariens » illustre à lui seul leur engagement dans le secteur : selon
Christophe Courjon, rédacteur en chef du Rotary Mag – le mensuel officiel de
l’association –, une douzaine de concours, plus ou moins anciens et renommés,
récompensent chaque année les meilleurs romans policiers, livres pour enfants
ou recueils de nouvelles, sans oublier la mise en valeur d’auteurs locaux ou
francophones.
Parmi les centaines d’ouvrages triés sur le volet
par les comités de sélection, la ligne du Rotary se veut claire. « Le livre
doit respecter nos valeurs, c’est-à-dire l’éthique professionnelle,
l’encouragement à l’effort et à la créativité, et le service de l’intérêt
général de manière apolitique et areligieuse », souligne Christophe Courjon.
Autrement dit, les lecteurs ne retrouveront pas, dans la sélection du Rotary, «
tout ce qui a trait à la violence, l’érotisme, l’argent facile ou l’enquête
politique », précise-t-il. Vanessa Pécastaings, éditrice chez Elyzad, salue
néanmoins « l’ouverture et la grande exigence littéraire » de certains jurys,
comme pour le prix international Rotary-Pen Club de la langue française, créé
en 2024, qui a récompensé l’auteur Karim Kattan pour son ouvrage L’Eden à
l’aube, dans la catégorie prose. « C’est une histoire d’amour entre deux hommes
qui se déroule en Palestine, ce qui n’était pas un choix évident. Le prix a
fait découvrir le livre dans des milieux et cercles différents… C’était une
belle surprise », se réjouit l’éditrice.
Etienne Denarié, ancien président du Rotary club
de Paris et cofondateur du concours, est bien conscient du coup de pouce que
peut représenter un tel prix pour de jeunes auteurs, à l’image de Pia Petersen,
lauréate ex aequo du prix prose 2024 pour La Vengeance des perroquets (Les
Arènes). « En vingt-quatre heures, sa maison d’édition a imprimé un bandeau. Un
an après sa sortie, cela a participé à une nouvelle mise en valeur du livre »,
estime-t-il. Au niveau local, l’implantation des Rotary clubs permet à certains
auteurs de tisser un lien durable avec les lecteurs, comme l’a vécu Claire
Jéhanno, auteure de La Jurée (Harper Collins, 2024), lauréate du prix du
premier roman décerné par le Rotary club de Cosne-Sancerre et invitée la même
année au Salon du livre de Cosne-sur-Loire. « Cela a amené plus facilement des
lecteurs en dédicace, et c’est un lien qui dure. Certains m’ont dit qu’ils
avaient déjà réservé mon prochain livre en librairie ! », s’amuse l’écrivaine.
Un réseau d’un millier de clubs éparpillés partout
sur le territoire et rivalisant d’initiatives
Même influence pour le prix d’artisanat d’art
décerné depuis une vingtaine d’années par le Rotary club de Paris. Depuis 2020,
les vainqueurs se voient offrir un stand au très renommé Salon révélations du
Grand Palais, qui reçoit chaque année plus de 50 000 visiteurs. « C’est une
référence : un des lauréats a bénéficié d’un an de commande après avoir
participé au Salon, tandis qu’un autre, bijoutier, a été embauché chez Cartier
», commente Etienne Denarié, président du comité de sélection. Depuis 2005, le
Rotary est également devenu, presque sans le vouloir, prescripteur dans
l’industrie cinématographique, par le biais de son initiative Espoir en tête,
en partenariat avec la Fondation pour la recherche sur le cerveau (FRC).
Chaque année, l’association organise les
avant-premières d’un film préalablement choisi par un comité de sélection dans
450 salles à travers la France ; la moitié du prix du billet revient au
distributeur et à l’exploitant, et l’autre, à la FRC. Après avoir longtemps
collaboré avec Disney, le Rotary s’est ouvert depuis 2018 à d’autres films, «
plus grand public, produits en France, porteurs de valeurs d’humanisme, de
solidarité ou de spiritualité », indique Francis Balme, président d’Espoir en
tête. En 2024, le film Des jours meilleurs, avec Valérie Bonneton et Michèle
Laroque, qui raconte le parcours de résilience d’une mère de famille
alcoolique, a été choisi par l’association et diffusé en avant-première dans
plusieurs centaines de salles. L’année précédente, l’initiative avait mis en
valeur Louise Violet, long-métrage distribué par Apollo Films, avec Alexandra
Lamy, retraçant le quotidien d’une institutrice en 1889, qui doit affronter la
méfiance des habitants au moment de rendre l’école publique, laïque et
obligatoire pour tous.
Au-delà de l’aspect caritatif, l’initiative est
très stratégique pour les distributeurs, qui s’offrent du même coup l’assurance
de plusieurs dizaines de milliers d’entrées à travers la France, et d’un
bouche-à-oreille colossal. Damien Golla, directeur de la distribution de Wild
Bunch, assure que sur 90 000 billets vendus en avant-première pour Des jours
meilleurs, 55 000 l’ont ainsi été dans le cadre de cette seule opération – une
fois sorti en salle, le long-métrage a comptabilisé près de 500 000 entrées. «
La force de frappe du Rotary a contribué sans aucun doute à ce succès. Cela a
entraîné une grande visibilité chez un public spécifique, des articles de
presse avant même la sortie du film, un signal positif auprès des exploitants
», souligne-t-il.
De quoi éveiller l’intérêt des professionnels du
secteur, qui choisissent consciencieusement les longs-métrages à proposer au
Rotary. « Il faut mettre en avant des films plutôt grand public, francophones,
avec de fortes valeurs familiales, patrimoniales ou éducatives… Ce qui ne
marcherait pas du tout, c’est typiquement des films d’horreur ou des films trop
pointus d’art et essai », relève Arthur Dupuy, directeur de la programmation
d’Apollo Films. En ce mois d’octobre, c’est justement le film Compostelle, distribué
par sa société, qui vient d’être choisi par Espoir en tête pour la saison 2026.
Le long-métrage, qui raconte la rencontre de deux adolescents en rupture sur le
pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, semble avoir séduit le comité de
sélection du Rotary. Il sera diffusé aux membres du réseau dès le 8 mars… soit
plusieurs semaines avant sa sortie officielle. ✷
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